Recrutement : quand les soft skills alimentent les discriminations de genre

Longtemps présentées comme un levier de modernisation des recrutements, les compétences comportementales ou savoir être ne sont pas neutres. Une étude de la Dares, publiée en novembre dernier, fondée sur un vaste testing national, montre que certaines soft skills pénalisent encore les candidatures féminines, tandis que d’autres tendent à les favoriser. Un révélateur des biais persistants dans les pratiques d’embauche.

Des compétences comportementales au cœur des décisions de recrutement

Aujourd’hui, les recruteurs sont nombreux à affirmer qu’ils recrutent « autant sur le savoir-être que sur le savoir-faire ». Dans un contexte de pénurie de candidats et de profils de plus en plus similaires sur le papier, les compétences comportementales servent souvent d’arbitre final.

Mais ces critères sont aussi les plus difficiles à objectiver. Contrairement à un diplôme ou à une expérience, ils laissent une large place à l’interprétation et donc aux stéréotypes.

C’est précisément ce que met en évidence cette étude, fondée sur un testing de grande ampleur : 2 400 offres d’emploi testées partout en France, 4 800 candidatures fictives équivalentes en termes de compétences et d’expérience, ne différant que par le genre du candidat.

Les softs skills qui pénalisent ou avantagent les femmes

L’étude montre clairement que certaines attentes renforcent les discriminations au détriment des candidates.

C’est notamment le cas lorsque les offres valorisent :

  • le leadership individuel (leader, esprit d’initiative, capacité de décision),
  • l’engagement (motivation, passion, sens du commerce),
  • la réactivité et la capacité de travail,
  • dans une moindre mesure, les compétences analytiques.

Lorsque ces compétences, traditionnellement associées aux stéréotypes masculins, sont mentionnées, les candidatures féminines ont moins de chances d’être rappelées.
Le leadership individuel ressort comme le facteur le plus discriminant : sa présence est systématiquement défavorable aux femmes, tous métiers confondus.

Un résultat paradoxal, à l’heure où les entreprises multiplient les discours sur la diversité et l’égalité professionnelle.

À l’inverse, certaines compétences jouent, en faveur des candidatures féminines. C’est le cas lorsque les recruteurs valorisent : la disponibilité, le sens du service, la communication, ou l’aptitude à travailler en équipe.

Dans ces configurations, les femmes sont plus souvent rappelées que les hommes, sachant que ces compétences sont essentiellement mises en avant dans les métiers peu qualifiés ou féminisés. Ces compétences, associées au collectif et à la relation, restent largement perçues comme des « qualités féminines ».

L’étude met toutefois en lumière une nuance importante.
Lorsque les recruteurs accordent de l’importance aux compétences analytiques, ou au travail en équipe, les différences de traitement entre femmes et hommes diminuent fortement, voire disparaissent. Ces compétences semblent agir comme des facteurs de neutralisation des stéréotypes.

Autre enseignement clé : les effets des soft skills ne sont pas uniformes.

Les résultats montrent que les discriminations liées aux « savoir être » sont plus marquées :

  • dans les métiers peu qualifiés : certaines compétences comportementales accentuent fortement les discriminations et écarts de traitement.
  • Dans les métiers très masculinisés ou féminisés où les attentes genrées pèsent davantage.

A l’inverse, dans les métiers qualifiés, ces effets s’atténuent, voire s’inversent.

Ce que révèle l’étude

 

L’enquête met au jour un mécanisme largement sous-estimé. Présentées comme neutres et universellement valorisées, les soft skills peuvent en réalité devenir un vecteur discret de discrimination. Difficiles à mesurer objectivement, évaluées très tôt, dès les premières étapes du recrutement et profondément marquées par des représentations sociales, elles constituent un terrain favorable à l’activation inconsciente des stéréotypes de genre.

Le message est clair : professionnaliser l’évaluation des soft skills est devenu un enjeu stratégique.

Cela suppose de clarifier ce que recouvrent réellement ces compétences, de limiter leur usage comme critères de tri en amont, et de former les recruteurs à leurs biais inconscients.

Cette étude confirme que la lutte contre les inégalités professionnelles ne peut se limiter aux diplômes ou à l’expérience. Elle doit aussi interroger le langage des offres d’emploi et les critères, parfois implicites, qui structurent les décisions de recrutement.

Faute de quoi, les soft skills risquent de continuer à jouer un rôle qu’elles n’étaient pas censées tenir : reproduire les inégalités sous couvert de modernité.

Les entreprises pour la Cité

SOURCE :

Émilie Arnoult, Véronique Rémy, « Les attentes des recruteurs en matière de soft skills ont-elles une incidence sur la discrimination à l’embauche selon le genre ? » – Document d’études Dares n°285, novembre 2025

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