Niveau scolaire en recul : les entreprises face au défi des compétences

Les résultats de l’enquête PISA 2025 et les difficultés de recrutement dans certaines filières (technologiques) racontent la même histoire : celle d’un vivier de compétences qui s’érode. Le Conseil d’analyse économique (CAE) alerte : sans redressement du niveau des élèves, la France pourrait voir son PIB amputé d’environ 150 milliards d’euros à l’horizon 2050. Pour les entreprises, c’est la qualité des futurs recrutements, la productivité et la capacité d’innovation qui sont en jeu.

Un risque économique à long terme

Pour Xavier Jaravel, président délégué du Conseil d’analyse économique (CAE), l’enjeu dépasse les classements scolaires. En l’absence de redressement, la baisse du PIB pourrait être « de l’ordre de 150 milliards » d’euros à l’horizon 2050.

Ce chiffre n’est pas une perte immédiate, mais un manque à gagner potentiel, qui suppose que le niveau des générations suivantes ne s’améliore pas. Le mécanisme est progressif : des bases plus fragiles compliquent d’abord les études supérieures et l’insertion des jeunes, puis réduisent la productivité moyenne, car des équipes moins formées ont plus de mal à s’approprier les innovations et les outils numériques.

Selon l’économiste, sans cette dégradation, la croissance aurait pu être supérieure d’environ 0,3 point par an au cours de la dernière décennie. Une projection, et non une certitude : elle dépendra des politiques publiques, de la conjoncture et des transformations du marché du travail.

L’enjeu concerne directement les futurs salariés : leur capacité à poursuivre des études, à se former tout au long de leur carrière et à occuper des emplois exigeant des compétences solides. Autant de points qui touchent aux recrutements, aux besoins de formation interne et à la capacité des équipes à s’approprier les nouveaux outils.

Sur le terrain, la pénurie est déjà constatée

Ce que les économistes projettent à vingt-cinq ans, les industriels le vivent déjà. Les patrons de Thales et de Safran ont récemment exprimé leur inquiétude, et les écoles d’ingénieurs proposent désormais des heures de remise à niveau et de mentorat, une année d’enseignement se serait perdue entre la 6e et la terminale.

Les chiffres d’IESF, (la société des ingénieurs et scientifiques de France), dessinent l’ampleur du déficit : environ 50 000 ingénieurs sont formés chaque année, alors qu’il en faudrait près du double. Les besoins de formation supplémentaires sont estimés à 28 000 ingénieurs et 29 000 techniciens, et près de 70 % des recruteurs disent peiner à embaucher des ingénieurs. Autre signal : le taux de remplissage des écoles d’ingénieurs est passé de 83 % en 2024 à 73 % en 2025. Selon Carmen Munoz Dormoy, présidente élue d’IESF, il y a plus d’élèves en difficulté et moins de très bons élèves.

Pour l’instant, les entreprises recrutent encore des ingénieurs issus d’un système d’excellence, au niveau toujours très bon. Julien Gavaldon, PDG d’Astek (qui recrute 90 % d’ingénieurs), ne constate d’ailleurs pas de baisse de niveau chez ses recrues. Le problème est le nombre, et la concurrence est mondiale : un jeune ingénieur diplômé peut recevoir des offres à Singapour ou aux États-Unis, et les entreprises françaises doivent se montrer suffisamment attractives pour le retenir. Astek recrute donc massivement à l’étranger, notamment au Maroc et en Tunisie, où le niveau académique est très bon et où les candidats sont francophones. Le dirigeant y voit un enjeu économique pour la France : on délocalise désormais les métiers de cols blancs, comme hier l’industrie, ce qui, selon lui, appauvrit l’Europe.

Même l’aéronautique, premier recruteur d’ingénieurs en France, est concernée. La filière comptait 230 000 salariés en 2025 et prévoit 20 000 recrutements en 2026. Longtemps épargnée grâce à son attractivité et à des salaires supérieurs à la moyenne, elle s’inquiète désormais du nombre de diplômés, et le GIFAS (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) a lancé une campagne pour montrer qu’elle recrute à tous les niveaux. Si les grandes entreprises restent préservées, de nombreuses entreprises de taille intermédiaire du secteur peinent à recruter. Or ces entreprises sont vitales pour l’emploi dans les territoires.

Redresser le niveau : quels leviers ?

Face à ce constat, le Conseil d’analyse économique (CAE) a présenté à Matignon, le 1er septembre, un « plan d’action pour rattraper le retard français » à l’école. Il repose sur des méthodes pédagogiques et des ressources davantage harmonisées, une formation continue renforcée des enseignants, du tutorat en petits groupes pour les élèves en difficulté et une réduction des effectifs en classe. Coût estimé : quatre milliards d’euros par an. Le CAE juge cette somme compensable : avec la baisse du nombre d’élèves liée à la démographie, le système scolaire aurait besoin de moins de moyens, et les économies ainsi dégagées pourraient financer le plan. Selon le rapport, une telle stratégie pourrait faire gagner aux élèves, à la fin du collège, l’équivalent d’une année d’apprentissage. Le CAE plaide pour une programmation sur dix ans, afin de donner aux établissements et aux enseignants un cadre stable, sans changements de cap à chaque nouvelle échéance électorale.

Les acteurs de l’industrie appellent, eux, à agir le plus tôt possible : faire de la culture scientifique une priorité dès l’école, rendre les mathématiques obligatoires dans tous les parcours scientifiques et renforcer l’attractivité des études scientifiques, notamment auprès des filles, qui représentent la moitié de la population et un vivier encore largement sous-exploité.

Un investissement qui concerne aussi les entreprises

Pour le CAE, l’éducation est moins une dépense isolée qu’un levier de compétitivité et de cohésion sociale : ce que l’école transmet aujourd’hui détermine les compétences disponibles sur le marché du travail dans dix ou vingt ans, mais aussi la capacité des jeunes à s’insérer durablement dans l’emploi.

Pour les dirigeants et les DRH, l’enjeu est donc très concret. Les recrutements, notamment de profils scientifiques et techniques, resteront tendus dans les années à venir. Attendre que le vivier se reconstitue seul n’est pas une option.

Les entreprises peuvent aussi agir en amont, à leur échelle :

  • Sensibiliser les jeunes aux métiers scientifiques et techniques, dès le collège et le lycée, en veillant à toucher les filles, encore sous-représentées ;
  • Nouer des liens durables avec les écoles, par des interventions, des visites d’entreprise, des projets menés avec des élèves ou des étudiants ;
  • Proposer du mentorat, pour accompagner les jeunes dans leur orientation et leur montée en compétences.

Ces actions ne remplacent pas l’effort de l’État, mais elles permettent aux employeurs de contribuer à faire grandir le vivier dont ils auront besoin demain.

 

Sources :

  • Les Échos, « Classement Pisa : les mauvais résultats éducatifs pourraient se traduire par une baisse du PIB de 150 milliards à l’horizon 2050 »
  • Le Monde, « PISA 2025 : sans amélioration de ses résultats, la France risque une baisse du PIB de l’ordre de 150 milliards d’euros, selon le Conseil d’analyse économique », 10 septembre 2026

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