Ce que les économistes projettent à vingt-cinq ans, les industriels le vivent déjà. Les patrons de Thales et de Safran ont récemment exprimé leur inquiétude, et les écoles d’ingénieurs proposent désormais des heures de remise à niveau et de mentorat, une année d’enseignement se serait perdue entre la 6e et la terminale.
Les chiffres d’IESF, (la société des ingénieurs et scientifiques de France), dessinent l’ampleur du déficit : environ 50 000 ingénieurs sont formés chaque année, alors qu’il en faudrait près du double. Les besoins de formation supplémentaires sont estimés à 28 000 ingénieurs et 29 000 techniciens, et près de 70 % des recruteurs disent peiner à embaucher des ingénieurs. Autre signal : le taux de remplissage des écoles d’ingénieurs est passé de 83 % en 2024 à 73 % en 2025. Selon Carmen Munoz Dormoy, présidente élue d’IESF, il y a plus d’élèves en difficulté et moins de très bons élèves.
Pour l’instant, les entreprises recrutent encore des ingénieurs issus d’un système d’excellence, au niveau toujours très bon. Julien Gavaldon, PDG d’Astek (qui recrute 90 % d’ingénieurs), ne constate d’ailleurs pas de baisse de niveau chez ses recrues. Le problème est le nombre, et la concurrence est mondiale : un jeune ingénieur diplômé peut recevoir des offres à Singapour ou aux États-Unis, et les entreprises françaises doivent se montrer suffisamment attractives pour le retenir. Astek recrute donc massivement à l’étranger, notamment au Maroc et en Tunisie, où le niveau académique est très bon et où les candidats sont francophones. Le dirigeant y voit un enjeu économique pour la France : on délocalise désormais les métiers de cols blancs, comme hier l’industrie, ce qui, selon lui, appauvrit l’Europe.
Même l’aéronautique, premier recruteur d’ingénieurs en France, est concernée. La filière comptait 230 000 salariés en 2025 et prévoit 20 000 recrutements en 2026. Longtemps épargnée grâce à son attractivité et à des salaires supérieurs à la moyenne, elle s’inquiète désormais du nombre de diplômés, et le GIFAS (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) a lancé une campagne pour montrer qu’elle recrute à tous les niveaux. Si les grandes entreprises restent préservées, de nombreuses entreprises de taille intermédiaire du secteur peinent à recruter. Or ces entreprises sont vitales pour l’emploi dans les territoires.