Grossophobie au travail : une discrimination silencieuse

Longtemps cantonnée aux débats de santé publique, le surpoids et l’obésité s’imposent désormais comme des enjeux économiques et sociaux majeurs. Si les conséquences sanitaires sont bien documentées, ses effets sur l’emploi, les carrières et la performance des organisations restent largement sous-estimés. Pourtant, la discrimination liée au poids connue sous le nom de grossophobie, constitue un facteur de désengagement, de pertes de talents et de coûts économiques significatifs.

En janvier 2026, le gouvernement français a présenté une feuille de route dédiée à la prise en charge de l’obésité pour la période 2026-2030, avec l’objectif affiché « d’infléchir la courbe de l’obésité et d’améliorer la santé des personnes concernées ». Une reconnaissance tardive d’un phénomène que le Sénat qualifiait déjà, dans un rapport de 2022, de « seconde pandémie ».

Selon l’Organisation mondiale de la santé, une personne sur huit vit aujourd’hui avec l’obésité dans le monde. Depuis 1990, le nombre d’adultes concernés a doublé, celui des adolescents a quadruplé. En France, 30 % des adultes sont en surpoids et 17 % en situation d’obésité.

Derrière ces chiffres se cachent des trajectoires professionnelles profondément inégalitaires. Le surpoids fragiliserait l’accès à l’emploi, limiterait les perspectives de carrière et affecterait les revenus, avec un impact particulièrement marqué chez les femmes.

Des parcours entravés par les stéréotypes

Dans la sphère professionnelle, les personnes en surpoids restent particulièrement exposées à des inégalités de traitement. Accès à l’emploi, évolution de carrière, conditions de travail : la grossophobie continue de peser sur les parcours, souvent de manière invisible mais durable. Plusieurs études montrent que les difficultés rencontrées au travail sont fréquemment liées à des environnements peu adaptés, à un manque de prévention et à des discriminations persistantes, plutôt qu’au poids en lui-même.

Si certaines recherches évoquent des impacts sur la santé au travail (fatigue chronique, troubles du sommeil ou douleurs articulaires), ces facteurs doivent être appréhendés avec nuance. Ils peuvent être à la fois causes et conséquences de la prise de poids, et sont souvent aggravés par le stress et la stigmatisation. Autant de réalités qui soulignent l’importance, pour les entreprises, de lutter contre les préjugés et de mettre en place des politiques inclusives, favorables à la santé et à l’égalité de traitement de tous les salariés. 

Selon la Fédération de lutte contre la grossophobie, ce phénomène, qualifié de « structurel » désigne l’ensemble des discriminations, stigmatisations et violences liées à l’apparence corporelle et traverse l’ensemble de la société, de l’école au monde du travail. Il alimente un cercle vicieux bien documenté : des conditions professionnelles dégradées pèsent sur la performance, ce qui tend ensuite à conforter les préjugés existants.

Dans l’entreprise, les personnes en surpoids sont souvent perçues comme moins performantes, moins compétentes ou moins adaptées à des fonctions de représentation. Ces stéréotypes persistent malgré des données contredisant ces idées reçues : 30 à 50 % des personnes ayant un IMC supérieur à 30 sont métaboliquement saines, sans pathologie associée à leur poids.

La stigmatisation est d’autant plus pernicieuse qu’elle est souvent intériorisée. Stress, anxiété, perte d’estime de soi viennent alors altérer la confiance professionnelle, la prise de parole et la capacité à se projeter dans une trajectoire de carrière.

Une discrimination genrée et socialement marquée

Les effets de la grossophobie sur l’emploi sont particulièrement marqués chez les femmes. La 9ᵉ édition du Baromètre du Défenseur des droits et de l’OIT (2016) révélait que les femmes obèses déclaraient avoir subi une discrimination liée à leur apparence huit fois plus souvent que les femmes ayant un IMC considéré comme normal. Chez les hommes, ce facteur est trois fois plus élevé.

En France, le taux d’emploi des femmes obèses est inférieur de 10 points à celui des femmes de corpulence normale (71 % contre 81 %), tandis que l’écart n’est que de 2 points chez les hommes (Drees). Selon les estimations du cabinet Asterès, 273 100 femmes seraient aujourd’hui sans emploi en raison de l’obésité.

Les écarts se retrouvent également dans les salaires. Une étude norvégienne de 2021 montre que chaque point supplémentaire d’IMC entraîne une baisse moyenne de salaire de 2 %. À titre de comparaison, une femme avec un IMC de 22 gagnerait en moyenne 10 % de plus qu’une femme avec un IMC de 27, soit l’équivalent de deux années d’études supérieures (travaux du sociologue Thibaut de Saint Pol).

Quand la pression professionnelle pousse vers des solutions à risque

Face à ces discriminations, de plus en plus de personnes se tournent vers des traitements médicamenteux anti-obésité. Leur diffusion rapide, encouragée par des perspectives de remboursement, soulève de nouvelles interrogations éthiques et managériales.

Initialement conçus pour traiter le diabète, ces médicaments injectables sont associés à des effets secondaires parfois sévères, notamment sur la santé mentale. Dépression, anxiété, comportements suicidaires figurent parmi les risques documentés. De plus, l’arrêt du traitement entraîne souvent une reprise du poids initial, créant une dépendance de long terme.

L’exemple britannique, où ces traitements ont été proposés à des personnes sans emploi pour favoriser le retour à l’activité, a suscité de vives critiques. Le risque d’un glissement vers une médicalisation contrainte de l’employabilité interroge profondément les principes d’inclusion et de responsabilité sociale des entreprises.

Un enjeu pour les dirigeants

Pour les cadres et dirigeants, la question de la grossophobie dépasse largement le champ de la santé individuelle. Elle constitue un risque économique, un facteur de désengagement et une perte de talents, elle touche à l’égalité des chances.

Reconnaître l’existence de cette discrimination, former les managers aux biais inconscients, adapter les environnements de travail et les politiques RH sont autant de leviers pour rompre le cercle vicieux. Le poids reste l’un des derniers angles morts des politiques de diversité et d’inclusion.

Une entreprise inclusive, ce n’est pas corriger les corps ; c’est corriger les regards.

 

Les entreprises pour la Cité

 

Sources

Organisation mondiale de la santé (OMS) “Obésité et surpoids – données mondiales 2023–2024″

Cabinet Asterès  “Coût économique et social de l’obésité en France”  – juin 2025

Article du Journal des entreprises “Absentéisme, emploi, discrimination : les conséquences de l’obésité sur le monde du travail” – juillet 2025

Article Challenges “Obésité : les femmes plus pénalisées que les hommes sur le marché du travail ” – juillet 2025

Université de Tokyo ” Obésité, absentéisme et productivité” – février 2025

 

Une grande enquête sur l’apparence physique dans le milieu professionnel sera lancée par l’équipe diversité des entreprises pour la Cité du 1er mars au 31 mai 2026 avec pour objectif de comprendre l’impact de l’apparence physique sur la vie professionnelle (quotidien, opportunités, discriminations, micro-agressions, etc…). Pour plus d’informations, RDV le 1er mars prochain.

Les résultats de cette enquête seront dévoilés lors d’un événement le 22 octobre 2026

“Le poids du regard : apparence physique et discriminations au travail” – Renseignements et inscriptions : ICI

 

Les entreprises pour la cité : un réseau pionnier

Depuis plus de 30 ans, notre association mobilise et inspire les entreprises en matière d’innovation sociale (diversité, inclusion, égalité des chances, mécénat et engagements citoyens). Nos équipes animent la réflexion et accompagnent un collectif d’entreprises engagées en faveur de l’intérêt général, par le partage et la co-construction. 

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