NER : ces « invisibles » coincés entre chômage et retraite

Ils ont entre 55 et 64 ans, parfois des carrières longues, souvent des diplômes solides, et pourtant ils ont disparu des radars. Ni en emploi, ni en retraite : les NER forment une population grandissante, prise au piège d’un entre-deux social que le modèle français peine à reconnaître. En France, selon l’INSEE, 21 % des 55-61 ans se trouvent aujourd’hui dans cette situation. Trop âgés pour convaincre les recruteurs, trop jeunes pour faire valoir leurs droits à la retraite, ils vivent ce que les sociologues décrivent comme un angle mort du système social. Une « zone grise », selon l’expression reprise par de nombreux observateurs du travail.

Une sortie brutale du salariat

Pour beaucoup, la bascule survient autour de 55 ou 60 ans, souvent après un licenciement. Commence alors un long épisode de chômage, parfois jusqu’à l’épuisement des droits, sans perspective claire de retour à l’emploi ni accès à la retraite. Ces femmes et ces hommes ne sont plus comptés parmi les actifs, pas encore parmi les retraités : ils deviennent statistiquement et socialement invisibles.

Les NER représentent une réalité massive mais mal identifiée. « Ça concerne une personne sur six entre 55 et 64 ans, c’est absolument énorme, mais c’est une zone grise avec beaucoup de gens qui sortent des statistiques », souligne Laëtitia Vitaud, conférencière et experte du futur du travail, dans un article du Monde.

Une population largement féminine

Les femmes sont surreprésentées parmi les NER, conséquence directe des inégalités accumulées tout au long de la vie professionnelle : carrières hachées, temps partiels, interruptions liées aux enfants ou aux proches aidants. À l’arrivée, ces trajectoires fragilisées se traduisent par une exclusion plus précoce du marché du travail et un accès retardé à la retraite.

Ce phénomène touche pourtant tous les profils. De nombreux NER sont d’anciens cadres, des parcours qualifiés, parfois exemplaires, qui se heurtent soudain à un plafond d’âge implicite.

La « fracture de l’âge » : des candidats devenus invisibles

Pour Laëtitia Vitaud, la difficulté principale tient moins au manque de compétences qu’au regard porté sur l’âge. « Trop éloignés de la retraite et trop vieux pour trouver un emploi, nous sommes dans une zone grise », résume-t-elle dans Le Monde.

Cette invisibilité est renforcée par les pratiques de recrutement et par l’absence de politiques publiques spécifiquement pensées pour cette tranche d’âge. Selon l’Insee, 45 % des actifs ni en emploi ni en retraite âgés de 55 à 61 ans le sont pour des raisons de santé ou de handicap, révélant l’impact durable des conditions de travail sur les fins de carrière.

La sociologue Dominique Méda parle d’une « fracture de l’âge » dans une société qui valorise la jeunesse mais ne sait plus quoi faire de ses seniors. Une vision que nuance Laëtitia Vitaud lorsqu’elle évoque la supposée guerre des générations :
« En réalité, on s’aime bien plus qu’on ne le pense, et il faut arrêter de cultiver cette soi-disant guerre des générations. On a besoin de se mélanger entre tous les âges, c’est ça qui crée de la productivité. »

Selon elle, la mixité générationnelle joue un rôle clé dans la sécurité psychologique au travail : voir des seniors permet aux plus jeunes de se projeter dans l’avenir, tandis que la présence des plus jeunes rassure les plus âgés sur la pérennité des projets et des organisations.

Des réponses encore largement insuffisantes

Du côté des entreprises, les politiques en faveur des seniors restent majoritairement concentrées sur la fin de carrière : retraite progressive, aménagement du temps de travail, comptes épargne-temps. Des dispositifs encore peu répandus, notamment dans les petites entreprises, et qui ne répondent pas à la question centrale du recrutement après 55 ans.

L’accord national interprofessionnel (ANI) conclu en 2024 vise à améliorer l’emploi des seniors, mais sa mise en œuvre reste inégale et largement méconnue des petites structures. Résultat : les NER continuent de croître, sans statut clair, sans accompagnement spécifique et sans véritable débat public à la hauteur de l’enjeu.

À l’heure où près d’un tiers de la population active a plus de 50 ans, la question des NER dépasse largement le cas des seniors actuels. Elle interroge la capacité du marché du travail à intégrer des carrières longues, discontinues et vieillissantes, dans un contexte de recul de l’âge légal de départ à la retraite.

Ignorer ces « ni en emploi ni en retraite », c’est prendre le risque de fragiliser durablement le pacte social. Car derrière la zone grise des NER se dessine déjà l’avenir professionnel des générations qui arrivent aujourd’hui à mi-carrière.

Les entreprises pour la Cité 

Sources :

Le Monde « Trop âgées pour trouver un emploi, trop jeunes pour la retraite : les femmes de plus de 50 ans de plus en plus sont concernées » 28 octobre 2025 

Le Monde « Emploi des seniors : la priorité des DRH reste le départ progressif » 21 mai 2025

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