« Les personnes vivant avec l’obésité souffrent davantage du regard des autres que de leur corps »

Témoignage de Yémouna Linik, Présidente fondatrice de l’ACCROS, l’Agence caribéenne de communication et de réflexion sur l’obésité et le surpoids, patiente experte obésité, formatrice, autrice, ancienne animatrice de télévision et de radio, créatrice de contenu.

Patiente experte obésité, formatrice, autrice, ancienne animatrice de télévision et de radio, créatrice de contenu, Mylène Abancourt, également connue sous le nom de Yémouna, est la présidente fondatrice de l’ACCROS, l’Agence caribéenne de communication et de réflexion sur l’obésité et le surpoids.

Guadeloupéenne et engagée dans la promotion d’un mode de vie plus sain, elle œuvre pour faire évoluer le regard porté sur les personnes vivant avec l’obésité. Dans son livre Itinéraire du ti bari vyann salé, elle revient sur son propre parcours, marqué par les régimes restrictifs, la culpabilité et la recherche d’une autre approche de la santé. Devenue patiente experte en obésité, elle est titulaire du DU Nutrition de l’obésité et de ses complications métaboliques (Faculté de médecine de Montpellier), et titulaire d’un DU d’Éducation thérapeutique du patient obtenu à la sorbonne en 2024.

Elle intervient aujourd’hui lors de conférences, anime des ateliers dans les établissements de santé, forme les professionnels de santé et accompagne les entreprises dans leurs actions de sensibilisation afin de faire évoluer les regards sur l’obésité, les préjugés et l’inclusion.

Comment votre parcours personnel vous a-t-il conduite à changer le regard porté sur l’obésité ?

Yémouna – Je viens du monde de l’animation. Dès le lycée, j’éprouvais le besoin de m’exprimer face à un public. Je me suis ensuite professionnalisée et j’ai notamment travaillé comme animatrice dans des hôtels.

En 2002, j’ai participé à un casting organisé par la télévision locale en Guadeloupe. J’ai envoyé une première candidature sans être retenue. L’année suivante, j’ai présenté exactement le même dossier et j’ai, cette fois, été sélectionnée. C’est ainsi qu’a débuté ma carrière à la télévision. J’ai ensuite animé pendant plusieurs années les émissions Kamo Gwada, devenue par la suite Kamo à Yémouna, diffusées en access prime time. Cette expérience m’a permis de devenir une personnalité connue en Guadeloupe avant de poursuivre mon parcours dans la formation professionnelle, puis à la radio et enfin dans la création de contenus.

C’est également lorsque je travaillais à RFO que j’ai décidé d’écrire un livre, publié en 2006 et réédité en 2023 qui retrace une étape importante de mon parcours de vie, celle de mon expérience la plus marquée de régimes restrictifs et de la culpabilité qui les accompagne.

Pendant six mois, j’ai suivi un programme destiné à me faire perdre du poids, et qui reposait sur une forte obligation de résultat. J’ai témoigné de ce parcours, aux côtés de professionnels de santé et d’un coach sportif.

Aujourd’hui, je suis fière d’être sortie de cette spirale. Je ne regrette pas cette expérience, mais je souhaite aider le plus grand nombre de personnes possible à ne pas y entrer ou à en sortir. Les régimes restrictifs entretiennent la culpabilité et peuvent provoquer des dommages psychologiques comme physiques, notamment lorsque des carences s’installent.

Il est important de distinguer le désir de perdre du poids pour des raisons de santé d’une volonté de maigrir parce que l’on n’aime pas son corps. Lorsqu’il s’agit de santé, on peut se fixer d’autres indicateurs, par exemple l’amélioration de la mobilité. Une perte de poids limitée peut déjà produire des bénéfices pour la santé. L’enjeu est surtout de faire évoluer progressivement ses habitudes de vie.

Lorsque la difficulté concerne l’image corporelle, on cherche souvent à obtenir des résultats rapides grâce à des méthodes très restrictives. Les premiers temps peuvent être euphoriques lorsque le poids diminue. Mais si les causes profondes de la souffrance n’ont pas été prises en charge, les difficultés finissent par revenir.

Il faut alors se demander si son rapport à son corps empêche de vivre pleinement. Des thérapeutes peuvent aider à se réconcilier avec son corps. Il faut essayer de le respecter, d’éprouver de la reconnaissance pour ce qu’il nous permet de faire et, progressivement, d’en prendre soin. Cela peut passer par une meilleure alimentation, davantage de mouvement et l’installation d’habitudes durables, sans adopter une démarche radicale.

Une perte de poids motivée par des raisons de santé doit rester progressive et être adaptée au contexte de vie, ainsi qu’aux contraintes économiques, personnelles et professionnelles de chacun.

Pourquoi avoir choisi de devenir patiente experte et de faire de la sensibilisation un levier d’action ?

Yémouna – En 2012, après une reprise de poids, des complications sont apparues, notamment une hypertension et une arthrose du genou. J’ai alors intégré un parcours de prise en charge bariatrique, au cours duquel j’ai découvert l’Éducation thérapeutique du patient : un univers fondé sur l’écoute et la bienveillance, très différent des approches que j’avais connues jusque-là.

J’ai alors compris que l’obésité était une maladie multifactorielle. Cette découverte a confirmé une intuition que je portais déjà : il devait exister une autre voie que celle des régimes restrictifs.

En 2023, j’ai découvert qu’il était possible de professionnaliser mon expérience grâce à un diplôme universitaire en Éducation thérapeutique du patient. Il m’a semblé naturel de suivre cette formation.

Je souhaitais intervenir dans les établissements de santé afin d’aider les patients à mieux vivre avec leur maladie, mais aussi accompagner les entreprises pour parler de la grossophobie, déconstruire les idées reçues et favoriser une meilleure inclusion des personnes vivant avec l’obésité.

Aujourd’hui, mon objectif est d’accompagner les personnes à mieux vivre avec une maladie chronique encore largement méconnue, tout en faisant évoluer le regard porté sur cette maladie.

Grossophobie au travail : comment les entreprises peuvent-elles passer de la prise de conscience à l’action ?

Yémouna – La grossophobie demeure encore largement taboue dans le monde du travail. Pourtant, la stigmatisation des personnes vivant avec l’obésité est bien réelle. Elle s’appuie sur de nombreux préjugés qui peuvent influencer les recrutements, les évolutions professionnelles, mais aussi les relations quotidiennes entre collègues.

J’ai ainsi créé un outil de médiation en santé intitulé La Défabrique des idées reçues sur l’obésité. Il vise à ouvrir le dialogue et à mieux faire comprendre que l’obésité est une maladie chronique multifactorielle, loin des stéréotypes qui lui sont encore associés.

Les études montrent que ces représentations constituent un frein à la prise en charge des personnes concernées, mais aussi à leur inclusion. Elles peuvent également être présentes chez certains professionnels de santé, sans que ceux qui les véhiculent aient toujours conscience de leur impact.

Un travail de sensibilisation doit donc être mené auprès des managers et des équipes. Mieux connaître cette maladie est indispensable, car l’ignorance alimente les stéréotypes. La formation constitue un levier essentiel pour comprendre les mécanismes de la grossophobie et adopter un langage plus respectueux.

Les entreprises doivent également veiller à proposer des équipements adaptés afin que chacun puisse travailler dans de bonnes conditions. L’inclusion passe aussi par des mesures concrètes : favoriser le mouvement tout au long de la journée, encourager l’alternance entre les positions assises et debout, aménager les espaces de travail lorsque cela est nécessaire ou encore développer des actions de prévention contre la sédentarité. Ces initiatives doivent toutefois bénéficier à l’ensemble des salariés, sans cibler ni stigmatiser les personnes vivant avec l’obésité.

Les journées consacrées à la qualité de vie et aux conditions de travail peuvent également être l’occasion de mieux faire connaître cette maladie et d’ouvrir le dialogue.

Faire évoluer les regards reste sans doute le principal enjeu. Une personne vivant avec l’obésité souffre parfois davantage du regard des autres que de son propre corps. Les remarques, les micro-agressions et les jugements répétés peuvent conduire à l’isolement. C’est pourquoi la sensibilisation, la formation et une meilleure connaissance de cette maladie sont essentielles pour construire des environnements de travail réellement inclusifs.

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