Dans ce contexte, la réponse des entreprises reste jugée insuffisante. Selon la même étude, 79 % des personnes interrogées estiment que leur employeur n’en fait pas assez en matière de santé mentale et d’addictions. Pourtant, la responsabilité des organisations est clairement engagée. « L’employeur est tenu à une obligation de sécurité », rappelle Me Louise Leugny, associée au cabinet Voltaire Avocats. Le règlement intérieur doit préciser les consommations interdites, la liste des postes concernés, les conditions de recours aux tests de dépistage, ainsi que les garanties offertes aux salariés, notamment en matière de confidentialité et de contre-expertise.
Mais la réponse ne peut se limiter au contrôle. La logique la plus efficace reste celle de la prévention. Pour éviter de stigmatiser certaines catégories de personnel, les entreprises les plus avancées privilégient une sensibilisation large, mobilisant les ressources humaines, les managers, les médecins du travail et les représentants du personnel. Les tests de dépistage peuvent s’inscrire dans ce cadre, à condition d’être prévus par le règlement intérieur et strictement encadrés par la loi.
Certaines choisissent également de mieux encadrer la consommation d’alcool. Le Code du travail n’autorise sur le lieu de travail que le vin, la bière, le cidre, mais les pratiques festives internes débordent souvent ce cadre. D’où des arbitrages délicats, notamment dans les entreprises où l’alcool est au cœur même de l’activité. Chez Rémy Cointreau, par exemple, il serait illusoire de bannir totalement sa consommation, en particulier pour les fonctions commerciales. Le groupe préfère insister sur la responsabilité individuelle : formation des nouveaux arrivants aux risques liés à l’alcool, apprentissage de rituels de modération, incitation à boire de l’eau, à manger et à ne pas céder à la pression du collectif. À la Française des Jeux, les nouveaux salariés sont sensibilisés dès leur arrivée aux risques liés au jeu excessif.
L’accompagnement individuel constitue l’autre grand levier. Les managers peuvent être encouragés à repérer les signaux faibles, à ouvrir un dialogue avec les salariés en difficulté et à les orienter vers des professionnels. Certaines entreprises vont jusqu’à formaliser des conventions d’accompagnement permettant, par exemple, d’assouplir les horaires pour faciliter le suivi médical ou thérapeutique.
Reste que les angles morts persistent. « Les entreprises s’attaquent beaucoup au cannabis, peu à la cocaïne », observe Alexis Peschard. Elles continuent souvent d’associer cette consommation aux seules populations favorisées ou aux cadres. Une lecture devenue largement obsolète : le produit s’est diffusé dans des univers professionnels très divers, du BTP à l’industrie, de l’hôtellerie-restauration au secteur médical. Même constat dans les métiers les plus exposés. Chez les marins-pêcheurs, la consommation s’explique autant par la dangerosité du métier que par la dégradation des conditions de travail et des revenus. Les gardiens d’immeuble et les agents de sécurité, régulièrement confrontés à des publics usagers, figurent eux aussi parmi les professions de première ligne.
Les conséquences, elles, sont bien tangibles. Le risque d’accident grave est multiplié par deux en cas de consommation excessive d’alcool. Ce seul chiffre suffit à montrer que le sujet dépasse de loin la seule sphère intime.
Si le tabou commence lentement à se fissurer autour de l’alcool et du tabac, d’autres dépendances attirent désormais l’attention des directions des ressources humaines, à commencer par l’addiction aux écrans. Signe que le sujet s’élargit à mesure que se transforment les formes de travail, les rythmes professionnels et les vulnérabilités psychiques.
Au fond, les addictions en entreprise ne peuvent plus être lues comme une simple addition de fragilités individuelles. Elles sont aussi un révélateur de l’état du travail, de ses tensions, et des responsabilités nouvelles qui incombent aux employeurs.