Addictions en entreprise : un risque professionnel encore sous-estimé

Longtemps reléguées à la sphère privée, les conduites addictives s’installent désormais au cœur des préoccupations des entreprises. Qu’il s’agisse de sensibiliser aux risques liés à l’alcool, au tabac, au cannabis, aux jeux d’argent ou aux médicaments détournés de leur usage, ou d’accompagner les salariés en difficulté, une conviction progresse : l’entreprise n’est pas seulement le lieu où les addictions se révèlent ; elle peut aussi être celui où elles se fabriquent ou s’aggravent.

Le travail, facteur aggravant des conduites addictives

Cette prise de conscience se traduit par des mesures de plus en plus visibles. Certaines entreprises interdisent l’alcool lors des pots et séminaires, excluent son remboursement des notes de frais, organisent des interventions d’associations comme les « Alcooliques anonymes », ou mettent en place des contrôles d’alcoolémie sur les postes à risque. D’autres relaient en interne le « Mois sans tabac » ou le « Dry January », élaborent des guides à destination des salariés et des managers, et structurent des parcours d’accompagnement plus individualisés.

Car les conduites addictives demeurent à un niveau élevé dans le monde du travail. Selon la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), 27 % des hommes actifs et 23 % des femmes fumaient quotidiennement en 2021. La consommation d’alcool à risque concernait, elle, 20 % des hommes et 8 % des femmes.

Mais derrière ces chiffres se dessine une réalité plus profonde : les consommations varient fortement selon les conditions de travail, les métiers et les environnements professionnels. Dans les secteurs physiquement pénibles, comme l’agriculture ou le bâtiment, ou dans les activités en contact permanent avec le public, l’alcool conserve souvent une fonction sociale, voire utilitaire. Dans le BTP, la sociologue Marie Ngo Nguene note ainsi que la consommation peut faire partie des codes d’intégration collective, y compris pour les encadrants de proximité. Dans d’autres secteurs, comme l’hôtellerie-restauration ou la pêche, d’autres substances, notamment la cocaïne, circulent également.

Santé mentale : un accélérateur des addictions

Stress chronique, risques psychosociaux, horaires atypiques, exposition au danger, isolement, travail en extérieur, déplacements fréquents ou télétravail : les facteurs susceptibles de favoriser les usages à risque sont désormais bien identifiés. Dans ce contexte, les entreprises prennent peu à peu conscience que les addictions ne relèvent pas seulement de trajectoires individuelles, mais qu’elles s’inscrivent aussi dans un environnement de travail.

La santé mentale apparaît comme un facteur central. Lorsqu’elle se dégrade, elle ne fragilise pas seulement les salariés : elle peut aussi nourrir les conduites addictives. Anxiété, troubles du sommeil, épuisement psychique ou stress durable favorisent le recours à l’automédication et à des produits censés aider à tenir, à apaiser la tension ou à décrocher. « Les troubles en santé mentale favorisent le recours à l’automédication et aux conduites à risque, avec une majoration des addictions », alerte Alexis Peschard, addictologue et président de GAE Conseil, spécialisé dans la prévention en milieu professionnel.

Une étude Odoxa menée en janvier 2025 auprès de 2 010 personnes, dont 1 293 actifs, illustre l’ampleur du phénomène : près d’un salarié sur deux dit avoir déjà souffert d’un trouble psychique, le plus souvent d’anxiété. Dans la moitié des cas, ces difficultés sont attribuées à des raisons professionnelles.

Les écarts de consommation sont particulièrement frappants chez les salariés qui déclarent un état mental dégradé. Ils consomment quatre fois plus de cannabis, six fois plus de cocaïne et 9,5 fois plus de médicaments hors prescription. Ils sont aussi davantage enclins à recourir aux jeux d’argent. De plus en plus, les addictions apparaissent ainsi comme le prolongement d’une fragilité psychique que les conditions de travail peuvent aggraver.  

Des entreprises encore en retard sur la prévention

Dans ce contexte, la réponse des entreprises reste jugée insuffisante. Selon la même étude, 79 % des personnes interrogées estiment que leur employeur n’en fait pas assez en matière de santé mentale et d’addictions. Pourtant, la responsabilité des organisations est clairement engagée. « L’employeur est tenu à une obligation de sécurité », rappelle Me Louise Leugny, associée au cabinet Voltaire Avocats. Le règlement intérieur doit préciser les consommations interdites, la liste des postes concernés, les conditions de recours aux tests de dépistage, ainsi que les garanties offertes aux salariés, notamment en matière de confidentialité et de contre-expertise.

Mais la réponse ne peut se limiter au contrôle. La logique la plus efficace reste celle de la prévention. Pour éviter de stigmatiser certaines catégories de personnel, les entreprises les plus avancées privilégient une sensibilisation large, mobilisant les ressources humaines, les managers, les médecins du travail et les représentants du personnel. Les tests de dépistage peuvent s’inscrire dans ce cadre, à condition d’être prévus par le règlement intérieur et strictement encadrés par la loi.

Certaines choisissent également de mieux encadrer la consommation d’alcool. Le Code du travail n’autorise sur le lieu de travail que le vin, la bière, le cidre, mais les pratiques festives internes débordent souvent ce cadre. D’où des arbitrages délicats, notamment dans les entreprises où l’alcool est au cœur même de l’activité. Chez Rémy Cointreau, par exemple, il serait illusoire de bannir totalement sa consommation, en particulier pour les fonctions commerciales. Le groupe préfère insister sur la responsabilité individuelle : formation des nouveaux arrivants aux risques liés à l’alcool, apprentissage de rituels de modération, incitation à boire de l’eau, à manger et à ne pas céder à la pression du collectif. À la Française des Jeux, les nouveaux salariés sont sensibilisés dès leur arrivée aux risques liés au jeu excessif.

L’accompagnement individuel constitue l’autre grand levier. Les managers peuvent être encouragés à repérer les signaux faibles, à ouvrir un dialogue avec les salariés en difficulté et à les orienter vers des professionnels. Certaines entreprises vont jusqu’à formaliser des conventions d’accompagnement permettant, par exemple, d’assouplir les horaires pour faciliter le suivi médical ou thérapeutique.

Reste que les angles morts persistent. « Les entreprises s’attaquent beaucoup au cannabis, peu à la cocaïne », observe Alexis Peschard. Elles continuent souvent d’associer cette consommation aux seules populations favorisées ou aux cadres. Une lecture devenue largement obsolète : le produit s’est diffusé dans des univers professionnels très divers, du BTP à l’industrie, de l’hôtellerie-restauration au secteur médical. Même constat dans les métiers les plus exposés. Chez les marins-pêcheurs, la consommation s’explique autant par la dangerosité du métier que par la dégradation des conditions de travail et des revenus. Les gardiens d’immeuble et les agents de sécurité, régulièrement confrontés à des publics usagers, figurent eux aussi parmi les professions de première ligne.

Les conséquences, elles, sont bien tangibles. Le risque d’accident grave est multiplié par deux en cas de consommation excessive d’alcool. Ce seul chiffre suffit à montrer que le sujet dépasse de loin la seule sphère intime.

Si le tabou commence lentement à se fissurer autour de l’alcool et du tabac, d’autres dépendances attirent désormais l’attention des directions des ressources humaines, à commencer par l’addiction aux écrans. Signe que le sujet s’élargit à mesure que se transforment les formes de travail, les rythmes professionnels et les vulnérabilités psychiques.

Au fond, les addictions en entreprise ne peuvent plus être lues comme une simple addition de fragilités individuelles. Elles sont aussi un révélateur de l’état du travail, de ses tensions, et des responsabilités nouvelles qui incombent aux employeurs.

A retenir

  • 49 % des actifs ont déjà souffert d’un trouble de santé mentale
  • Un actif sur deux (51 %) déclare au moins une addiction
  • 60 % des personnes ayant souffert d’un trouble psychique présentent une addiction
    (contre 31 % pour celles sans trouble)

 Les troubles mentaux doublent la prévalence des addictions

 Chez les personnes en souffrance psychique :

  • Consommation de cannabis multipliée par 4
  • Consommation de cocaïne multipliée par 6
  • Consommation de médicaments sans ordonnance multipliée par 9,5
  • 50 % des personnes concernées font le lien entre leur santé mentale et leur travail
  • 37 % citent directement le travail (stress, charge, précarité) comme facteur déclencheur
  • 79 % des Français jugent que les entreprises n’en font pas assez pour prévenir et accompagner addictions et santé mental

Pour aller plus loin

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Sources :

Etude Odoxa « Santé mentale et addictions » Janvier 2025

Article Le monde « Le délicat engagement des employeurs contre les addictions au travail »  Mars 2024

Article Le Parisien « Risques psychosociaux : drogue, alcool, jeu… Face aux addictions, l’entreprise doit jouer un rôle » avril 2025

 

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